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Le récit du passage d’Annibal au pied du Rocher de Comboire

samedi 14 octobre 2006, par Bruno Gerelli

Si vous avez aimé la Chasse à l’ours au Rocher de Comboire, vous aimerez ce récit du passage d’Annibal au pied du Rocher de Comboire.

Il est extrait de « Contes et Légendes du Dauphiné », Sous le signe des Dauphins
par Paul Berret aux Editions Didier Richard - 1937


Le retour de l’Allobroge - Le Passage d’Annibal

Le lendemain, le vent s’était apaisé. Un brouillard léger et ténu planait sur la vallée : les cimes, dégagées des nuages, et sur lesquelles la neige s’étalait de nouveau, découpaient nettement sur le ciel bleu les arêtes vives de leurs glaciers. Le mugissement du Drac était plus sourd ; la vallée semblait se reposer. Du haut de Comboire, le regard embrassait toutes les cimes ; et les filles de l’Allobroge, debout près de la hutte, se les nommaient des noms qu’elles leur avaient donnés : celle-ci élevait au milieu de la plaine son cône régulier ; celle-là, par delà Cularo, profilait deux pointes aiguës, dont l’une était recourbée, à l’horizon l’une d’elles semblait l’immense molaire d’un carnassier gigantesque. Le ruissellement du soleil sur les eaux du Drac éblouissait leurs yeux verts, où se reflétait l’immensité du paysage ; le père aiguisait le fer d’une lance, toujours songeur, pendant que le brouillard se dissipait à l’horizon et découvrait les huttes de la Conque-des-Rivières, endormie au bord des eaux. Tout à coup d’immenses clameurs retentirent dans la paix de la vallée ; une fourmilière humaine se répandit autour des maisons de Cularo : les Carthaginois arrivaient.

Le bruit des eaux du Drac fut couvert par celui d’une musique grandissante et rythmée. On distinguait d’abord un corps de fantassins, vêtus de rouge ; leurs tuniques souples et sans ceinture suivaient en flottant les mouvements de leur corps : leurs boucliers de cuivre miroitaient, accrochés à leur bras gauche ; de l’autre bras, ils soutenaient leurs longues trompettes de bronze, dont les appels déchiraient l’air ; les Numides, avec leurs clairons courts, composaient à ces appels aigus une ba.sse continue, interrompue parfois par le crépitement grêle des petits tambours, cerclés de métal. Cette première colonne fit halte près des huttes et toute la plaine alentour se remplit de rumeurs confuses, de signaux et de cris. L’Allobroge, sa femme, ses filles, jusqu’au jeune enfant dans les bras de sa mère, contemplaient émerveillés le spectacle.

Une équipe vint jusqu’au pied de Comboire, armés de pelles et de pics, et descendit dans le lit du Drac. Ils étaient suivis de machines énormes qui roulaient péniblement sur le sol, et à l’aide desquelles ils enfoncèrent des madriers dans le sable gris du fleuve. Ils avaient ménagé le long de la rive un canal par où s’engouffraient les eaux, et ils allèrent ainsi provoquant l’amoncellement des galets dans le milieu du fleuve. Une large chaussée se dessina d’une rive à l’autre. Çà et là, ils laissaient entre les pieux d’étroits et profonds intervalles pour l’écoulement de l’eau ; puis ils jetèrent de gros troncs d’arbres sur ces intervalles et l’émerveillement de l’Allobroge fut grand de voir dompter l’indomptable.

On fit tout d’abord passer les éléphants. Quand le Gaulois aperçut ces énormes bêtes couvertes de peau grise et rugueuse, balançant devant elles leurs trompes enluminées de minium, quand il vit leurs oreilles écartées et peintes en bleu qui s’agitaient autour de leur tête, pendant que tintait leur collier de clochettes, il ne put s’empêcher de tressaillir, puis à contempler les tours dont ils étaient chargés, l’éperon doré de leur poitrail de fer, et surtout leurs défenses allongées par des lames d’acier courbes polies et tranchantes comme des fers de hache, une immense terreur d’admiration le saisit jusqu’aux entrailles.

Le défilé continuait. Des nègres, coiffés d’une calotte de pourpre et ceints de peau de panthère, passèrent, et leurs pieds se posaient facilement sur les pierres rondes du Drac, grâce aux sandales de cuir cru, dont l’extrémité faisait saillie en éventail et protégeait leurs doigts de pieds. Puis vinrent les Baniures, portant sur leurs épaules d’énormes gourdins aiguisés et durcis au feu, épieu et massue tout à la fois ; les Makes, qui avaient enroulé autour de leur cou, pour avoir les mains libres, la corde du croc de fer qu’ils lançaient à l’ennemi, et, après eux, les Espagnols avec leurs mitres de poil et leurs sayons de peau de mouton, cousus pour laisser les bras nus. La garde d’Annibal suivit, casquée de cuivre et cuirassée d’écailles d’or. Enfin, l’élite de la cavalerie africaine s’engagea sur la chaussée de galets : c’était toute la noblesse de Carthage, montée sur de petits chevaux de robe sombre. Les hommes avaient le corps abrité sous des armures dont les plaques de métal mobiles et peintes de couleurs vives, resplendissaient et scintillaient sous la lumière crue du jour reflétée par les eaux du torrent : puis toute la légion carthaginoise serra les rangs, afin de traverser en même temps un plus grand nombre d’hommes. Ainsi, firent derrière elle, les réguliers, les symmaques et les auxiliaires de tout pays. La file mouvante de ces troupes était interminable ; à plusieurs reprises, il fallut réinstaller les ponts de troncs d’arbres : surtout quand vint le tour des catapultes, des onagres et des carrobalites, et de toutes les machines que l’armée traînait à sa suite. Au-dessus de la forêt des épieux, des lances et des piques se balançaient comme les fleurs de cette moisson d’acier, et portés à bout de piques, les carrés d’or et d’argent, ciselés, enrichis de pierreries et d’émaux qui servaient d’enseignes à ces multiples et divers troupeaux d’hommes de guerre.

Le soleil avait disparu derrière la muraille du Vercors, et la cohue des guerriers continuait encore à passer au milieu d’un fracas d’armes et d’appels de trompettes d’une rive à l’autre. Les neiges de la montagne des Sept-Lacs et des Roches-Rousses, s’incendiaient sous la pourpre du couchant ; une brume bleue s’étendait en nappe dans la vallée, et debout sur son rocher de Comboire, brandissant son arc au-dessus de sa tête, l’Allobroge hurlait maintenant, belliqueux et forcené, dans l’exaltation de son extase ; sa femme, agenouillée sur la terre, tenait une de ses mains, sur laquelle elle pleurait ; les filles se tenaient à distance, enlacées, craintives et silencieuses ; l’enfant, accroché à la draperie qui enveloppait les épaules de sa mère se blottissait contre elle ; un feu de bois s’allumait devant la hutte, et, dans la nuit qui tombait, les reflets de cet âtre éclairaient par instant, de leur lueur vacillante et rougeâtre, l’homme en délire, la femme en pleurs, les enfants tremblants, et la peau de l’ours qui séchait sur ces quatre épieux.

A suivre...